Le voile utile

Publié: 2 novembre 2013 dans Thèmes
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Le voile est d’abord un outil de travail utilisé partout à travers le monde depuis la fin des temps. Les femmes, en particulier, qui ont généralement une chevelure abondante, en font grand usage. On ne s’étonne pas qu’au théâtre, on coiffe la sagace Sagouine d’un voile qui affirme son statut de besogneuse avant d’être une coquette.

J’imagine mal aussi qu’on puisse marcher dans le désert sans ce fichu si efficace et si simple. Les Bédouins n’avancent-ils pas contre le vent, laissant à peine apparaître leurs yeux, la tête, le cou et le corps complètement recouverts?

Le voile sert aussi à donner de l’éclat à l’ensemble de l’habillement. Il donne de la hauteur, de la couleur, des motifs et de l’élégance. La vie sans le voile serait plus terne!

Avec le temps, par ailleurs, le voile a aussi servi à manifester la discrétion de son apparence et à éviter le regard séducteur. On entre alors, dans un tout autre monde. Outil de travail et de protection physique, il est devenu un outil de protection clanique. La femme ne devait pas être désirée par un autre membre de la famille, du clan ou de la tribu afin de protéger la lignée et l’identité du groupe. Il faut savoir que l’identité du groupe garantit les bases de la solidarité dans la survie. La survie n’est pas possible sans la solidarité et la solidarité tient à l’identité du groupe.

D’autre part, certains groupes sont devenus avec le temps très ombrageux quand il s’agit d’exposer les femmes à la présence d’étrangers. Les femmes, passages obligés pour la reproduction de l’espèce, devenaient des forteresses à protéger solidement. Il ne faut pas s’étonner que le mot barbare (barbaros en grec) qui voulait seulement dire étranger est devenu signe de méchanceté, de danger, d’agression, d’un manque d’éducation et de classe et pour être plus précis d’un manque de caste…

Pascal Quignard raconte dans « Le sexe et l’effroi » que « tout est permis aux femmes pour peu qu’elles ne soient pas encore mères ou qu’elles ne le deviennent jamais. […] La “castitas”, c’est l’intégrité de la “caste” qui résulte de celles qui portent l’embryon. »[1]  La chasteté tout à coup prend une tout autre couleur : « castitas » devient le droit de la caste à protéger sa lignée, sa semence…

On sous-estime souvent ce que représente la protection de la lignée aujourd’hui. Ce fut très important et ce l’est encore pour les familles royales. Dans ce monde, on ne couche pas avec n’importe qui… Mais aussi, dans plusieurs cultures, on est très exigeant sur qui se marie avec qui. Il y a plusieurs protocoles qui doivent être respectés à la lettre. Les mariages « arrangés » font partie de ces protocoles. Le voile vient rappeler cette exigence clanique. Il n’est pas d’abord un signe religieux. Cependant, comme l’interdiction de manger du porc qui était avant tout une prescription hygiénique – on craignait les toxines du porc parce qu’il se nourrissait de tout, souvent d’ailleurs des déchets de l’homme… – est devenue un interdit religieux, le voile s’ajouta lui aussi peu à peu dans ces règles et croyances. Dans l’histoire humaine, il arrive souvent qu’on investit de l’aura du sacré des pratiques ordinaires qu’on veut rendre impératives. Par les craintes qu’il suscite, le religieux est un excellent vecteur d’autorité, qui d’ailleurs, on le sait, ira trop souvent jusqu’à l’oppression.

Derrière le voile, se cachent donc, bien au-delà de son utilité, des enjeux de sociétés dont on ne soupçonne pas l’ampleur. J’aurais aimé entendre dans le débat actuel des anthropologues prendre la parole et nous instruire sur tous ces sujets. Il est encore temps de le faire. Mes courtes observations font appel à ces savants pour qu’ils nous éclairent sur la complexité de ce dont nous débattons, trop souvent en toute ignorance.

 

 


[1] Pascal Quignard. Le sexe et l’effroi. Gallimard, 1994. Coll. Folio no 2839, page 27.

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Le voile du débat

Publié: 2 novembre 2013 dans Thèmes
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Certains aiment répéter (Trudeau, Harper, Charest, Couillard, entre autres) que les Québécois n’aiment pas la chicane. Comme si les Québécois n’étaient pas capables de conflits, de controverses et de crises. Ce n’est qu’une autre façon subtile et méprisante de rabaisser les Québécois. D’abord, y a-t-il dans le monde des nations, des peuples qui aiment la chicane? Le Québec ne fait pas exception. Personne n’aime de prime abord les conflits. Ce serait si merveilleux qu’il n’y en ait jamais! Le paradis, quoi! Or cette réflexion facile et irraisonnée sert les intérêts de ceux qui ne veulent surtout pas d’un Québec critique et contestataire qui chicane ceux qui gouvernent ou qui veulent prendre le pouvoir. D’autre part, c’est nier la réalité, que de concevoir un collectif si petit ou si grand soit-il où il n’y a pas de conflits. Les conflits mènent aux crises et la fonction des crises, c’est de nettoyer le paysage de ce qui sourd de façon sournoise dans le collectif et de trouver de nouvelles manières de résoudre ces impasses inéluctables.

C’est tout à l’honneur des Québécois que de se permettre ce difficile débat sur la place des religions dans l’état. Inévitablement, certains dérapent dans leurs comportements et leurs propos, mais il serait injuste d’identifier ces manières à tous ceux qui prennent position dans un sens ou dans l’autre. Le débat actuel est très important pour les Québécois, et cela pour quatre raisons principales :

  1. Pour réfléchir enfin sur leurs craintes du religieux qu’ils ont massivement délaissé;
  2. Pour examiner comment le religieux est compatible avec l’idée qu’ils se font de la justice, de la solidarité, de l’ouverture et de la sérénité;
  3. Pour approfondir les caractéristiques essentielles de leur identité;
  4. Pour cerner ensemble ce qu’ils veulent faire pour garantir, développer et protéger cette identité.

Le débat serait moins âpre si les structures politiques du Québec étaient mieux définies et garanties par un statut où ils sont seuls maîtres de leur destin. Malheureusement, le fédéralisme canadien actuel en fait une passoire où n’importe quels intérêts économiques, financiers, politiques ou géopolitiques peuvent saboter sa sécurité culturelle. La controverse actuelle voile des enjeux beaucoup plus grands que le voile!

Injuste retour des choses, on fera grief aux Québécois de redouter le religieux, fut-il catholique, islamiste ou fondamentaliste, mais on questionne peu l’intransigeance et l’hypocrisie des religions qui se croient détenteur de la vraie vérité. Par cette croyance en leurs affaires, ils se donnent le droit d’imposer leurs manières de faire et de penser où qu’ils soient dans le monde.

Les catholiques sont particulièrement contents de ce débat qu’ils n’osaient pas eux-mêmes soulever tellement ils se savent peu crédibles. Eux qui ont pourchassé pendant plus d’un millénaire le musulman impie. Les voilà qu’ils redécouvrent tout à coup une solidarité monothéiste… Les Juifs qui s’entendaient bien avec les Arabes quand ceux-ci étaient polythéistes, après une brève alliance avec Mohammed, devinrent aussi d’incontournables frères ennemis. On ne voit pas encore comment Israël et les Palestiniens vont régler leur « chicane »! Derrière le voile sacré du temple, bien des sombres présages demeurent cachés.

Quant à l’Islam, spécifiquement, car il semble que c’est surtout de lui qu’il est ouvertement question, il nous faut reconnaître qu’il est polymorphe. Il y a d’imposantes nuances entre l’Islam fleuri d’une jolie femme instruite, coquette, « voilée », articulée et l’Islam sombre archaïque, « patriarchaliste », rigide, dogmatique, agressif et combattant ou djihadiste. C’est ce dernier que les Québécois et encore plus les Québécoises craignent avec raison, elles qui ont connu l’oppression théocratique des curés catholiques, « imans » fondamentalistes d’une époque pas si lointaine.

Je roulais à bicyclette entre Morrisburg et Cornwall. Je m’étais arrêté au Parc Mille-Roches. Quatre hommes jouaient au ballon sur la pelouse, à l’ombre. Plus bas, sur la plage au soleil, quatre femmes, habillées de longues robes brunes et couvertes d’un voile noir, préparaient la collation de l’après-midi et s’occupaient d’une douzaine d’enfants animés qui jouaient dans le sable et dans l’eau. Ces femmes entraient dans l’eau jusqu’à la poitrine toujours vêtue de leurs longues robes et de leurs voiles pour être avec les enfants. Je n’étais pas certain de bien voir. Je pris le temps de bien mastiquer mes noix et de boire l’eau de ma gourde. Aujourd’hui encore, j’en demeure saisi. Il y a quelques semaines, j’ai vu un reportage à la télévision où encore on assistait à une scène exactement semblable. Mes yeux ne s’étaient pas trompés. C’est ainsi que les voyages forment la vieillesse!

Si la réaction au port du voile est si tranchée, les musulmans devraient s’interroger eux-mêmes sur ce qu’ils portent comme message. Il est trop facile d’accuser les Québécois de xénophobie quand on leur présente une telle réalité, sans compter sur les conflits assassins entre les sunnites et les chiites, sans prendre acte que leur religion est instrumentalisée à des fins guerrières et politiques.

La laïcité est par définition ouverte, mais elle énonce par son existence même des limites que les religions ne peuvent franchir. Il faut préciser des règles qui gèrent raisonnablement les détails, mais il demeure que l’égalité entre les hommes et les femmes est une valeur supérieure à la liberté religieuse qu’on gonfle artificiellement de droits inaliénables qui n’en sont pas.

Je suis convaincu que le Québec sortira grandi de cette crise parce que nous nous serons parlé les yeux dans les yeux, sans masque pour ne pas dire sans voile.

Socratines

Publié: 9 mai 2012 dans Socratines, Thèmes
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Toute réflexion n’a pas la profondeur du questionnement socratique. Par ailleurs, Socrate demeure la référence initiatique de la philosophie occidentale. En hommage à celui qui est mon maître depuis l’âge de 13 ans quand je rencontrai son célèbre raisonnement : « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien », je partage ici quelques courtes évocations d’une sagesse toujours poursuivie, toujours donnée. À l’occasion, j’insèrerai quelques citations qui me sollicitent particulièrement.

 

  • Sentir la nostalgie de l’avenir. S’immensifier dans le temps.
  • Je deviens nuage et je mouille la terre.
  • L’amour de la liberté me rendra-t-il libre de l’amour?
  • L’œuf est une poule qui s’ignore. La poule est un œuf oublié…
  • Je ne peux inscrire que les dates du début. Je ne sais pas quand les choses finissent.
  •  « Faut-il se surprendre d’être impopulaire quand on transige régulièrement avec une vertu aussi impitoyable que la vérité. » Robert Maltais. Journal d’un journaliste en grève. L’Isle-Verte, La Maison de la page qui tourne.
  • Cette pierre attend qu’on la touche pour que l’eau s’écoule.
  • La lumière est invisible. On la soupçonne quand elle touche les objets-écrans. L’univers est une mosaïque d’écrans.
  • La tâche humaine n’est-elle pas de mettre en communication ce qui est en relation?
  • Une société de communication suppose la re-création constante de nos liens : la grande récréation! Beaucoup de plaisir en perspective…
  • Je suis artnartchart!
  • « Bernard Haller dit qu’il n’aime pas les enfants parce qu’ils le prennent pour un adulte. Lui aussi veut être pris par la main. »
  • Si la page blanche t’agresse, agresse-la!
  • La pensée, ça se sent; avant tout comme une nécessité personnelle de cohérence pour se situer dans l’environnement qu’on habite. On pourrait parler de « feelosophie »!
  • Entre la vie et la mort, entre la mère et le père, entre l’infini et le fini, entre dieux et diables, s’inscrivent l’histoire, l’ambigüité, l’incertitude, la liberté, le destin, le hasard et la nécessité.

Toute réflexion n’a pas la profondeur du questionnement socratique. Par ailleurs, Socrate demeure la référence initiatique de la philosophie occidentale. En hommage à celui qui est mon maître depuis l’âge de 13 ans quand je rencontrai son célèbre raisonnement : « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien », je partage ici quelques courtes évocations d’une sagesse toujours poursuivie, toujours donnée. À l’occasion, j’insèrerai quelques citations qui me sollicitent particulièrement.

Voir les socratines sous l’onglet Socratines.

[Vous retrouverez aussi cet article sur koratu.com]

Confronté par deux expressions très parentes qui se superposent souvent, vie intérieure et vie spirituelle, il me fallait clarifier ces concepts. D’où ce petit glossaire qui essaie de nuancer par la même occasion quelques autres concepts qui sont plus ou moins confondus, bien que très différents.

Activité neurologique

Nous savons aujourd’hui avec certitude que notre cerveau est très actif et qu’il gère l’ensemble et les détails de toutes nos activités. Il s’agit d’une réalité biologique que les scientifiques explorent avec enthousiasme. Sur ce fondement biologique, par ailleurs, une multitude d’activités humaines sont possibles, dont les activités mentales.

Activité mentale

L’activité mentale peut prendre une multitude de formes. En voici quelques exemples :

  • La poursuite intellectuelle et émotive dans la création d’un roman, d’une œuvre artistique.
  • L’activité observatrice, calculatrice et imaginative d’un scientifique.
  • Les tourments d’un psychotique.
  • L’obsession maladive d’un tyran, d’un sadique.
  • L’imagerie que se répète un athlète pour assurer ses performances.

Introspection

L’introspection est cette capacité de se retourner vers l’intérieur de soi. Ce peut être pour le meilleur si elle nous conduit vers l’intériorité. Ce peut être pour le pire si elle devient obsession de soi, de ses anxiétés, de ses hypocondries, de l’image de soi. L’introspection devient alors l’enfermement du singe dans une maison sans fenêtres.

Vie psychique

Il y a en nous plusieurs processus qu’essaient de cerner les psychologues, les psychanalystes, les neuroscientifiques. On pourrait s’entendre pour décrire l’ensemble de ces processus, chimiques, affectifs ou symboliques comme formant la vie psychique. On peut aussi parler de la conscience de soi pour quelqu’un qui explore et est au fait de ce qui ce passe dans sa vie psychique.

Vie intellectuelle

Il y a le travail intellectuel auquel beaucoup s’appliquent que ce soit pour une recherche scientifique ou artistique, que ce soit pour un travail pratique ou des technologies comme l’informatique, les communications. La plupart des  « travailleurs intellectuels » sont formés par les universités. Les travailleurs intellectuels forment aujourd’hui un rouage essentiel au bon fonctionnement de la société. On parlera même de l’économie du savoir.

L’« intellectuel » est un personnage composite plus difficile à définir. On en trouvera plusieurs définitions et descriptions en consultant les moteurs de recherches. Qu’il suffise ici de dire que l’intellectuel s’engage à questionner la société sans y être nécessairement impliqué. Il se veut un empêcheur de tourner en rond. Il le fera généralement à partir d’une pensée ou d’une idéologie plus ou moins affichée. Peu importe son origine disciplinaire, il prend la posture du philosophe qui questionne et qui questionne ouvertement.

Le travailleur intellectuel doit évidemment avoir une vie intellectuelle pour se maintenir dans sa position. On entend, par ailleurs, plus généralement par vie intellectuelle le mode de vie que se donne celui qui veut réfléchir de façon méthodique, qui étudie et approfondit ses recherches, qui ne se donne pas nécessairement comme mission de questionner ouvertement la société (l’intellectuel), mais qui veut contribuer à sa compréhension dans un des nombreux champs de recherche. Au collège, dans les années cinquante, on nous recommandait fortement la lecture du livre de A.D. Sertillanges : La vie intellectuelle, son esprit, ses conditions, ses méthodes[1].Ce livre se situe dans la perspective chrétienne de l’époque, mais il donne une bonne idée de la discipline concrète que doit s’imposer celui qui prétend devenir un intellectuel. Sertillanges décrit la vie intellectuelle comme une vocation.

Vie intérieure, intériorité

Les expressions vie intérieure et intériorité sont assez vastes pour englober plusieurs « vies »! On dira généralement d’une personne qui a une « vie intérieure » qu’elle a la capacité de se nourrir par la méditation, la réflexion, la contemplation, la lecture, le silence, le recueillement, par la prise de conscience de ce qui se passe à l’« intérieur » d’elle. On sous-entend quelque chose de plus que l’activité neurologique, l’activité mentale, l’introspection, la vie psychique et la vie intellectuelle. La vie intérieure se fait généralement discrète, que l’on soit poète, artiste, moine ou simple mère ou père de famille; la vie intérieure peut se décliner dans plusieurs modes de vie. Il se trouve par ailleurs certaines personnes qui par leur choix de vie manifestent plus ouvertement leur engagement dans les chemins de la vie intérieure.

Vie intime

C’est avec raison que lorsque nous prononçons l’expression « vie intime », nous nous référons à un noyau très secret de nous-mêmes. Il s’agit de l’espace précis, bien que mystérieux, que nous ne dévoilons pas sans hésitation, sans être rassurés, sans avoir une très grande confiance à notre environnement. Une trahison de sa vie intime est vécue comme une blessure parfois irréparable. Il est intéressant de savoir que le mot intime vient de l’adjectif intus, qui veut dire dedans; son comparatif interior veut dire plus dedans et finalement son superlatif intimus, le plus dedans. Il ne fait pas de doute que le mot intime veut pointer vers « le cœur du cœur » comme on dit parfois. La vie intime, vécue à deux, est donc très exigeante, car elle confronte les racines secrètes de deux personnes. Il n’est pas surprenant qu’il y ait tant d’échecs dits « amoureux »… On essaiera parfois de s’en sortir en fusionnant deux noyaux intimes, la vie fusionnelle, mais, en bout de piste, on n’aura réussi qu’à camoufler deux intimités radicalement différentes, qu’à escamoter un véritable face à face. L’intimité est le radical de notre racine! Enfin, j’ose émettre l’hypothèse que la vie intime à deux est en danger si elle n’est pas surmontée et soutenue, entre autres, par une vie spirituelle adéquate, libératrice de l’égoïsation de soi, me permettant ce néologisme pour signifier l’enfermement dans l’importance de soi.

Vie spirituelle

  1. On se tourne généralement vers les religions pour accéder à ce que l’on appelle la vie spirituelle. Celle-ci prend alors la définition et la couleur de la religion à laquelle vous adhérez. C’est ce que j’appellerais une vie spirituelle encadrée, contextualisée, par les choix que vous avez faits.
  2. On peut par ailleurs donner à cette expression une dimension plus large et plus universelle. Pour reprendre le mot de Comte-Sponville, la vie spirituelle, c’est tout simplement la vie de l’esprit. Pour Comte-Sponville, l’esprit est « la plus haute fonction de l’homme qui fait de nous autre chose que des bêtes, plus et mieux que les animaux que nous sommes ». Et d’ajouter : « l’esprit est une chose trop importante pour qu’on l’abandonne aux prêtres, aux mollahs, aux spiritualistes ».[2] L’esprit n’est pas une chose, mais un processus. L’esprit est ce qui nous confronte à notre réalité la plus profonde : notre existence. Nous sommes face à la mort et à la vie, face à l’immensité dont nous ne pouvons entrevoir la fin, face à notre vulnérabilité et à notre étonnante créativité. La vie spirituelle est la prise en charge voulue et déterminée de ce processus existentiel. Beaucoup plus que la conscience de ses émotions, de ses sensations, de ses idées, des ses déboires psychiques et de sa dynamique psychique, il est la conscience privilégiée de soi dans l’immensité de l’être, son exploration et l’acte de notre vie que nous accomplissons devant cette situation métaphysique. Il serait dommage de ne pas s’en préoccuper et de ne pas s’en occuper. À la limite même, c’est un métier!
  3. Note. Il y a une « voie psychologique » qui vise à éloigner l’anxiété, mais sous toutes sortes de formes, elle se présente comme une « voie spirituelle ». Elle offre la sécurité d’un guru, plus ou moins authentique, d’une communauté et d’un propos rassurant. Que cette voie soit culpabilisante ou justificatrice, elle a ses rituels, anges ou démons, pour « apaiser l’âme ». C’est ce qu’on appelle un faux frère.

À ma connaissance, le bouddhisme est la culture qui a le plus et le mieux exploré l’ampleur, le parcours, les déboires et les fascinantes possibilités de l’esprit.


[2] André Comte-Sponville. L’esprit de l’athéisme. Albin Michel, 2006; page 145ss

Une amie, qui devait prendre soin d’elle-même de façon plus assidue, se demandait si en se retirant d’un collectif où elle était bénévole, elle ne faisait pas preuve d’individualisme.

La confusion qui règne entre les mots individualisme et égoïsme se pointait une fois de plus. Or ces deux concepts sont aussi éloignés l’un de l’autre qu’une source de vie et un dépotoir, pour le dire crûment et de façon tranchée. Bien sûr, il y a une dialectique entre ces deux processus et il est vrai qu’en réalité nous nous situons sur un point de ce continuum.

L’individu est l’origine d’une immense aventure à laquelle on ne doit pas cesser de s’abreuver. L’individualisme est l’affirmation de son altérité devant l’autre et de la responsabilité de soi, c.-à-d. de la prise en charge de sa réponse à sa propre histoire. Nous sommes ici fort loin de l’égoïsme. Au contraire, l’individu rend l’autre possible. Je ne peux affirmer mon individualité sans donner à l’autre le droit de sa propre individualité. Dans le même processus où j’affirme ma liberté et ma responsabilité, je donne à l’autre le droit de parole. Ces deux droits de parole forment les assises de la démocratie et de la solidarité. Le monde humain peut prendre forme.

Par ailleurs, le défi de survivre est tel que l’individu peut se pervertir dans l’adoration de soi et devenir l’égoïste trou noir qui avale tout ce qu’il trouve; en dedans le monde : l’égoïste est immonde. L’égoïsme est radicalement la négation de l’autre comme autre. L’autre n’existe pas pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il rapporte – c’est pourquoi le capitalisme est dans sa nature même sauvage –… L’égoïste est un individu qui a cessé de l’être au fur et à mesure qu’il s’enfonce dans son énergie centripète. Replié sur lui-même, il devient un gouffre chaotique et puissant dans lequel il s’avale lui-même et tout ce qu’il peut autour de lui. Il perd la valeur de sa propre individualité : il n’y a plus d’autres pour lui confirmer son existence. Il cultivera bien sûr l’illusion de son individualité par la puissance qu’il a usurpée; il s’admirera même comme un Narcisse qui a échoué à reconnaître sa véritable image, l’autre étant un Écho menaçant[1]. La situation devient tragique et l’ensemble du monde est mis en péril.

Tout au contraire, la puissance réelle est dans l’affirmation de son individualité et en toute rigueur dans l’affirmation de l’individualité de l’autre. Il s’agit du plus grand des défis humains.

Il n’est pas pour autant facile de reconnaître où doit se situer notre action. Celle-ci est-elle individualiste ou égoïste? Le premier penchant de l’enfant est de survivre et d’avaler tout le lait disponible jusqu’à satiété. L’égoïste est celui qui se continue sur cette trajectoire infantile. Pourtant, il n’aurait pu survivre sans la générosité de ceux qui l’ont mis au monde. L’éducation à l’altérité est donc radicalement nécessaire pour que l’individu devienne citoyen affirmé, cohérent et engagé et qu’il ne soit pas réduit à l’état de consommateur, idéalement passif…, ou encore impliqué à renforcer les mécanismes de son propre gavage.

En deux mots : l’égoïsme est inné, l’individualisme est acquis… Il n’est pas donné d’emblée et c’est un immense défi que d’enseigner sa vraie nature…


[1] Le mythe de Narcisse est généralement mal compris. Il est nommé comme la quintessence de l’admiration et de la complaisance de soi. Une autre interprétation m’apparaît beaucoup plus adéquate. Narcisse, poursuivi par la nymphe Écho qui répète sans se lasser « Je t’aime, je te veux » prend les jambes à son cou pour ne pas être « avalé par l’amour d’Écho. Arrivé au bout du chemin, devant un lac, il avait deux possibilités : se laisser avaler par Écho ou plonger dans l’image de soi reflétée dans le lac. Ce qu’il fit et ce qui lui permit de découvrir sa vraie individualité, celle d’être une fleur. Pour connaître diverses interprétations de ce mythe, voir Pasqual Quignard. Le sexe et l’effroi. Gallimard, 1994. Collection Folio, no 2839, page 274

En passant  —  Publié: 3 avril 2012 dans Thèmes
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Livre commenté : Huston, Nancy. Lignes de faille. Acte Sud, 2006. Ou collection Babel, no 841, 2009. 

« … il est plus facile d’apprendre aux gens à être bêtes que de leur apprendre à être intelligents[1] » 

Le présent est l’avenir du passé. Nancy Huston remonte le temps et ses inéluctables conséquences à travers les récits de Sol, fils d’un enfant, Randall, fils d’un enfant, Sadie, fille d’un enfant, Kristina/Erra, ukrainienne, éduquée comme Allemande dans l’Allemagne hitlérienne…

Nancy Huston met en scène des récits d’enfants qui s’emboitent les uns dans les autres avec une implacable rigueur. Il y a un fil de continuité dans l’histoire et des lignes de faille. Rien n’est séparé comme nous enseigne le bouddhisme.

Comment ne pas être touché par la vigueur et la lucidité de ces enfants d’une « Grande guerre » toujours présente tantôt en ronde-bosse tragique, tantôt en filigranes subtils et incessants, même après un demi-siècle? Né en 1940, je n’ai connu cette guerre que de loin par les coupons de rationnement, par l’anxiété de mes parents, par les conversations du magasin général qui montaient jusqu’à nous par la grille de chaleur. Je me reconnais pourtant dans ces propos d’enfant. J’avais tant à dire alors que j’étais muet dans un monde qui définissait le drame et le discours du drame. Comme chacun de nous, je n’étais qu’un enfant… Un enfant est toujours un enfant où qu’il soit, peu importe l’époque. Sol, Randall, Sadie et Kristina, sont devenus ou deviendront comme moi des adultes; mais cette enfance est toujours prégnante et quelque part dramatiquement semblable.

À travers ces enfants, Nancy Huston donne à toute enfance une parole où l’on retrouve ses étonnantes observations, ses questions radicales, ses inquiétantes confusions, ses soucis les plus ordinaires, ses désirs immenses et rompus.

Les enfants des Lignes de faille ne sont pas des enfants-roi à qui l’on obéit, mais des enfants qui nous parlent de ce en quoi on ne les a pas écoutés. Alors l’enfant retrouve une tout autre stature : il devient l’enfant-citoyen, complexe et dramatique.

Nancy Huston nous enseigne l’intelligence de l’histoire, sa ligne indivisible qui s’appréhende beaucoup mieux dans son enchevêtrement à travers ses lignes de faille et de dureté, voire de brutalité, à travers ses lignes de tendresse et d’humanité.


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